L'interview Chasseur d'Images

Propos recueuillis par Jean-Jacques Cagnart - N°295 - Juillet 2007


Chasseur d'Images - Avant de vous rencontrer, quels ont été vos parcours respectifs?
Jean-Louis Klein - Nous faisions de la photo avant de nous rencontrer. J'ai commencé adolescent, ensuite j'ai continué tout en étant garde forestier dans les Hautes Vosges. J'avais choisi ce métier pour être dans la nature avec les animaux et faire des photos. Déjà lorsque j'étais élève, je faisais l'école buissonnière pour aller dans les bois. Comme je n'avais pas les moyens, j'empruntais le boîtier d'un ami pour monter mon objectif Novoflex dessus.
Marie-Luce Hubert - Mon parcours est un peu différent. J'ai étudié la biologie, la physiologie et l'éthologie (étude du comportement animal en milieu naturel NDLR) à l'université, mon approche de la photographie était donc plus documentaire notamment lorsque je me suis intéressée au boeuf musqué - mon animal fétiche - avec le vieux Spotmatic de mon père.
 
C.I.- A quand remonte votre rencontre?
J-L. K.- Nous nous sommes rencontrés en 1989 au Groënland! J'étais allé faire des photos dans la même expédition que Marie-Luce. A l'époque je déposais mes photos depuis un an à l'agence Bios. En fait, nous étions souvent aux mêmes endroits, parfois au même moment comme en Suède et en Norvège sans nous connaître.
M.-L. H.- Nos chemins avaient dû se croiser. Pendant cette expédition au Groënland, nous avons réalisé au bout d'un mois que nous avions le même plaisir d'être avec les animaux, la même passion des grands espaces solitaires et que nous partagions la même envie de faire des photos. Au départ, j'étais plutôt axée sur les mammifères et Jean-Louis sur l'ornithologie. Il a changé ses centres d'intérêts et nous avons pris un virage pour nous intéresser à des animaux au comportement plus complexe.
 
C.I.- Quelle a été votre manière de travailler?
J.-L. K.- Pendant des années, et aujourd'hui encore, nous nous sommes plutôt intéressés à la manière dont évoluaient les animaux. Par exemple, nous n'hésitions pas à à planter la tente à proximité d'un terrier de renards pour observer la mère et ses petits.
 
C.I.- A partir de quel moment vous êtes-vous consacrés exclusivement à la photographie?
J.-L. K.- En 1993, lorsque j'ai quitté mon travail à l'Office National des Forêts. Cette période fut intéressante, car j'avais toujours une dizaine d'affûts dans la forêt. Mon métier était ma passion! Notre premier livre fut consacré aux arbres, un travail de commande. Même si je pensais avoir suffisamment d'archives sur le sujet, nous avons travaillé plus d'un an sur la France entière. Ce livre, publié aux éditions SAEP nous a lancés car il s'est bien vendu!
M.-L. H.- Quant à moi, pour suivre Jean-Louis, j'ai abandonné mes études. A l'époque l'éthologie était le parent pauvre de la biologie. Mon professeur m'avait d'ailleurs prévenue. Comme je ne me voyais pas rester en blouse blanche dans un laboratoire, je n'ai pas hésité. Ce qui m'intéressait, c'était le terrain.
 
C.I.- Ensuite, vers quels horizons vous êtes-vous tournés?
J.-L. K.- Nous avons travaillé pour la rubrique "Les Sentiers Sauvages" du magazine Terre Sauvage, nous sommes allés dans les régions que nous connaissions: l'Alsace, les Vosges, le Jura. Ensuite, l'éditeur du livre sur les arbres nous a orientés vers les animaux domestiques, les chiens notamment. Lorsqu'elle était étudiante, Marie-Luce avait travaillé chez un vétérinaire; quant à moi, mes parents étaient éleveurs de chiens: nous ne nous sommes pas forçés!
M.-L. H.- Chaque expérience est constructive. Le contact avec les chiens nous a énormément appris sur le comportement des animaux! Des comportements que nous retrouvons parfois chez le loup ou chez d'autres canidés sauvages.
 
C.I.- Photographier les animaux domestiques vous a-t-il permis de monter vos expéditions?
J.-L. K. - Il n'y a pas de secrets! Au début, ce fut l'Espagne et la Norvège, puis la Grèce avant un premier voyage en Afrique. Ensuite, nous sommes revenus un an pour photographier exclusivement les chiens, Marie-Luce écrivait les textes en même temps!
M.-L. H.- Cela dit, nous étions déjà partis une première fois en Australie lorsque Jean-Louis était encore à l'O.N.F. et pouvait se mettre en disponibilité plusieurs mois en tant que fonctionnaire.
J.-L. K.- Pendant ce voyage, nous avons essentiellement photographié les petits marsupiaux, peu ou pas connus du grand public. Au retour, un magazine nous a demandé des photos pour un numéro spécial sur l'Australie. Nous en avons envoyé environ deux cent cinquante. Ils n'ont publié que des kangourous et des koalas. Alors durant notre second voyage de six mois sur ce continent, nous avons centré notre travail sur les kangourous et les koalas. Cela nous avait servi de leçon! Pendant notre premier voyage au Groënland, Marie-Luce étudiait le boeuf musqué. Pour continuer sur ce thème, nous sommes retournés en Norvège photographier l'animal sur quatre saisons. Nous avons des photos de boeufs musqués sous toutes les coutures, y compris des scènes de combat et des photos inédites de jeu et de mise-bas. En rentrant, nous avons déposé ces photos dans un magazine qui les a gardées plus d'un an sans jamais les publier! Après ces deux expériences, nous nous sommes rendu compte qu'il ne fallait pas faire ce qui nous plaisait, mais plutôt être en phase avec la demande.
M.-L. H.- Nous nous sommes donc astreints tous les ans à photographier deux ou trois espèces animales qui étaient demandées, des koalas, des ours ou encore des éléphants, même si l'Afrique n'est pas notre terre de prédilection...
 
C.I.- Pourquoi?
J.-L. K.- Comme tous les photographes animaliers, nous sommes allés en Afrique, notamment à la demande de Bios, qui trouvait que cela manquait à notre collection. Certes, nous ne le regrettons pas, on y trouve des endroits magnifiques...mais passer toute la journée dans un véhicule à attendre qu'un sujet se présente, ce n'est pas notre approche! En plus, si jamais on tente de desendre de la 4x4, on se fait tout de suite enguirlander par les gardes.
M.-L. H.- L'autre point négatif, c'est que dans toutes les grandes réserves africaines, les touristes sont très nombreux. Nous nous sommes retrouvés un jour avec trente-deux voitures autour d'un couple de guépards. Cela n'a plus le même charme! Finalement, nous préférons les tourbières, le Grand Nord, les espaces et les déserts... Là où nous sommes le plus heureux, c'est seuls dans la montagne.
 
C.I.- Quels sont vos critères pour sélectionner un animal?
M.-L. H.- Le choix se fait surtout en fonction de nos affinités et de nos envies. Nous nous intéressons principalement aux canidés sauvages et aux félidés qui ont un comportement passionnant. Nous nous intéressons aussi à certaines populations menacées, en pensant que nos photos peuvent alerter, même si j'ai parfois un doute.
J.-L. K.- Nous ne faisons pas n'importe quoi. Tout le monde par exemple s'intéresse par exemple à l'aigle à tête blance d'Amérique du Nord. Bien entendu, nous aimerions nous aussi avoir de belles images de cet aigle, mais nous préférons aller voir le renard, l'ours polaire ou encore les tigres de Chine.
 
C.I. - Quand êtes-vous passés en numérique?
M.-L. H.- En 2000! Au début, nous n'avons pas pris le risque de n'emporter que du matériel numérique que nous connaissions mal. Jean-Louis est donc passé au numérique alors que moi, je suis restée en argentique. En voyant les résultats et la manière dont il pouvait travailler en basse lumière, nous avons très vite décidé de basculer.
J.-L. K.- Nous avons commençé avec des Canon EOS 1D, après avoir été déçus par Nikon qui ne sortait pas le matériel que nous attendions! Au début, en passant de Nikon à Canon, nous avons eu quelques soucis. Plus tard, alors que nous étions aux Etats-Unis, à Seattle, un ami photographe nous a donné des cours pendant trois jours pour approfondir nos connaissances du numérique.
 
C.I.- Aujourd'hui, avec que matériel travaillez-vous?
J.-L. K.- Généralement, nous avons chacun deux boîtiers. Marie-Luce a un Canon EOS 5 D et un 30 D, c'est plus compact et moins lourd. De mon côté, j'ai un EOS 1 Ds Mark II, un EOS 1 D Mark II mieux adapté aux téléobjectifs avec son petit capteur,et nous venons de recevoir le 1D Mark III. Nous transportons deux ordinateurs portables ainsi que des petits disques durs externes sur lesquels nous vidons nos photos, bien que nous emportions l'équivalent  de 50 Go en cartes mémoire!
 
C.I.- Et au niveau des objectifs?
M.-L. H.- Nous cherchons toujours l'objectif idéal! Les objectifs stabilisés de Canon sont fantastiques, aussi bien le 70-200 mm que le 100-400 mm, même si ce dernier à tendance à aspirer la poussière! Côté téléobjectifs, nous utilisons les 500 et 600 mm, souvent avec un multiplicateur x 1,4. Nous les fixons sur des rotules Wimberley - lourdes mais très pratiques- elles-mêmes montées sur des pieds Gitzo en carbone. Mais nous ne voulons pas dégoûter les jeunes photographes...si nous avons autant de matériel, c'est parce que nous investissons tout dans l'équipement et le voyage.
 
C.I.- Et pour les photos sous-marines?
M.-L. H.-
Jean-Louis a un caisson Seacam pour son EOS 1 Ds Mark II et moi un Ikelite pour le 5 D. Mais nous nous intéressons avant tout aux mammifères marins, nous ne voulons pas rivaliser avec les spécialistes de la photographie sous-marine.
 
C.I.- Quel a été le mode d'emploi pour réaliser votre livre sur les mustangs, qui vient de sortir chez Larousse?
J.-L. K.- Nous avons passé sept mois en cinq ans seuls dans les montagnes du Nevada et du Wyoming. Dans certaines vallées, pendant plusieurs semaines, nous n'avons croisé personne! Nous vivions en autarcie, avec une réserve de nourriture, d'eau et d'essence et nous dormions dans notre 4x4 à cause des ours et des pumas et, au Nevada, à cause des serpents à sonnettes! Avant le lever du soleil, nous cherchons les troupeaux avec des jumelles, ensuite nous marchons pendant des kilomètres pour les approcher. Parfois, nous passons la journée entière avec l'un ou l'autre harem. C'est très physique, il faut rester debout et porter le trépied en plus. Parfois, pour être plus mobile, je n'emporte qu'un 70-200 mm et un 100-400 mm et Marie-Luce un 100-400 mm. Dans les endroits désertiques, le pied est nécessaire lorsque les chevaux sont plus difficiles d'approche. Dans ces cas, le 600 mm est impératif. Il faut éviter de se coucher par terre d'une part à cause des serpents...
M.-L. H.- ...mais aussi et surtout parceque les chevaux n'apprécient pas: pour eux, celui qui est couché adopte une attitude de prédateur. Certains prennent la fuite, d'autres s'approchent puis nous contournent pour prendre notre odeur. Pour cette raison, mieux vaut toujours rester debout.
 
C.I.- Partir à deux, c'est mieux?
M.-L. H.- C'est génial!
J.-L. K.- Avant de connaître Marie-Luce, je partais souvent avec des amis. Côté technique, nous limitons les problèmes si un appareil ne fonctionne pas. Si l'un est fatigué, l'autre prend le relais. Ensemble, nous multiplions les chances de réussir de bonnes photos. D'autant plus qu'il n'y a pas de concurrence entre nous: nous signons toutes les photos de nos deux noms.
M.-L. H.- On est absolument heureux lorsque l'autre a réussi la bonne photo! Ce qui compte c'est le résultat, peu importe qui a déclenché.
 
C.I.- Aves-vous des projets, des destinations?
J.-L. K.- Nous sommes tentés par l'Asie, le Tibet, la Mongolie, la Sibérie et certaines parties du nord de la Chine. L'Afrique n'est pas une priorité même si nous y retournons régulièrement. Nous étions récemment au Rwanda pour photographier les gorilles de montagne. Mais c'est difficile de fermer les yeux pour ne pas voir la misère autour, tout en dépensant des fortunes pour faire des photos. Pour bien faire, il faudrait acheter un véhicule et le laisser sur place avec notre matériel, afin d'y aller sur des périodes de trois mois...
M.-L. H.- En attendant, nous avons de nombreux projets cette année et nous risquons de ne pas être souvent à la maison!
 
 


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